Positivité toxique : avez-vous le droit d’aller mal ?

Vous qui vivez à l’étranger, vous connaissez cette injonction au bonheur… Aux yeux de votre famille, de vos amis, votre vie d’expatrié est une chance incroyable ! Alors souriez et soyez heureux. Mais attention à la positivité toxique ! Vous avez le droit à votre coup de mou. Nous vous proposons un article du psychologue clinicien Etienne Duménil pour comprendre le syndrôme de Baloo et rentrer dans le cercle vertueux de la positivité saine. 

La Positivité Toxique ou le Syndrome de Baloo

« Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire… » célèbres paroles de Baloo dans le Livre de la Jungle. Qui n’a pas rêvé de lui ressembler ? Il est fort et rigolo, paresseux et gourmand. Il est indéniablement positif !

Et on le voit d’ici Baloo, utilisant instagram : un grand coucher de soleil sur la jungle avec Mowgli sur son ventre. Et en bas de la photo les hastags : #lavieaugrandair, #don’tworrybehappy, #tempsdequalitéenfamille…

Avez-vous remarqué que la « positive attitude » que chantait Lorie dans les années 2000 est passée d’une tendance à une injonction sociétale ? Quelque chose à mi-chemin entre ces slogans célèbres : il suffit de « just do it » (« faites-le ! »), « parce que nous le valons bien » pour toucher à « la vie, la vraie ».

Et que se passe-t-il si vous avez un « coup de mou »? Nos sociétés du bonheur vous le pardonneront-elle ? Ce n’est pas sûr ! Force est de constater que ce n’est pas toujours admis d’être dépressif ou anxieux de nos jours… un comble !  A cela, ajoutons une pointe de développement personnel et une pincée de montre connectée pour monitorer nos mouvements et notre rythme cardiaque pour être toujours au top : upgrader la version premium de soi-même… Jusqu’où allons-nous aller ? Quelle est cette positivité qui peut empoisonner notre santé mentale ? Quelle juste place donner à nos émotions négatives ? Et comment aller vers une positivité saine ?

Comment la positivité peut-elle devenir toxique ?

La positivité, c’est bien pourtant !  Alors qu’est-ce qu’ils sont allés encore nous inventer avec cette expression de « positivité toxique » ?

C’est tout l’intérêt de cet oxymore que de créer l’étonnement. L’idée est la suivante : ce n’est pas la positivité qui pose problème, mais son excès. Prenons l’exemple de la radioactivité : d’un côté, c’est utile pour soigner certains cancers, et de l’autre côté du continuum, cela peut aboutir à la bombe atomique. G. Canguilhem le disait : la différence entre le normal et le pathologique n’est pas une différence de nature mais de degré.

Récemment, alors que j’intervenais en entreprise pour une gestion de crise sévère, j’ai lu, en sortant de l’ascenseur, placardé sur la porte du bureau d’un manager les mantras suivants :

  1. Si tu as un problème, apporte-moi la solution
  2. Tout est question d’attitude
  3. N’abandonne jamais !

J’étais estomaqué. Je passais la journée en entretien individuel pour écouter les difficultés des employés. Et toujours la même personne revenait dans les discours des salariés que je recevais, parfois embués de larmes. Un cas d’école d’harcèlement au travail. Je vous laisse deviner où se trouvait le bureau du mis en cause.

La positivité toxique, c’est lorsque toute négativité est proscrite car perçue comme un signe de faiblesse à éradiquer. Parce qu’il « faut aller bien » parce que l’on « n’a pas le droit de se plaindre avec tout ce qui se passe d’horrible dans le monde ».

Les réseaux sociaux : le royaume de la positivité toxique

Selon une étude réalisée par Appinio du 6 au 9 juillet 2022 auprès de 1 000 répondants, 72 % des personnes interrogées avouent qu’elles se sentent contraintes d’afficher une attitude positive lorsqu’elles se rendent sur les réseaux sociaux, en particulier Facebook (41 %) et Instagram (22 %).

Comment expliquer cela ? Selon moi, le succès des réseaux sociaux repose sur le fait qu’ils donnent l’illusion de pouvoir répondre à des questions dont nous aimerions tous avoir les réponses :

  1. A quel point je compte pour l’autre ?
  2. Est-ce que je suis mieux que l’autre ?
  3. Comment être certain que l’on est aimé ?

A grands renforts de « likes », nombre de « streams » et de « cinq étoiles », les réseaux sociaux mesurent la popularité en instaurant un rapport d’équivalence entre « plus il y a de vues » et « meilleur c’est ». D’ailleurs gageons qu’il est très difficile pour celui qui publie un « post » de ne pas être tenté de mesurer la valeur de sa publication au nombre de commentaires qu’elle engendre.

Si Instagram déborde de bonheur, c’est bien parce que c’est ce qui est valorisé par l’algorithme. D’ailleurs son inverse est tout aussi important : Instagram exsude tout autant de haine car pour être bien référencé un post doit susciter une interaction (commentaires, partages). Au royaume des réseaux sociaux, il ne s’agit pas tellement de montrer sa vie, mais de montrer sa vie telle qu’on aimerait que l’autre la perçoive. « Le désir c’est le désir de l’Autre » disait déjà Lacan…Il existe même un hastag #nofiltter.

Les conséquences négatives de la positivité toxique

Pourtant, réprimer toutes émotions négatives nuit gravement à notre santé mentale :

  1. Majoration des symptômes dépressifs : chasser le négatif par la porte et il reviendra par la fenêtre avec plus de force. Or c’est l’inverse qui fonctionne : accepter les émotions difficiles aide à faire face à une situation et à en diminuer l’intensité. Ne pas s’autoriser à ressentir des émotions négatives, c’est entrer dans le cercle de la culpabilisation et de la baisse d’estime de soi (« je devrais aller bien et je n’y arrive pas, je devrais être au top et j’ai l’impression de stagner »). En psychologie ce mécanisme de défense s’appelle le clivage : au sein du moi va coexister deux attitudes contradictoires à l’égard de la réalité. Une partie va « faire avec » la réalité alors que l’autre va la remplacer par une réalité produite par son désir. Clivage, déni, retours du refoulé : la personne va se retrouver perdue au beau milieu d’elle-même…
  2. Perte d’authenticité et de sincérité envers soi-même : à dire que « tout va toujours bien » la personne deviendra incapable de savoir comment elle se sent vraiment. C’est l’instauration du faux-self : telle une seconde peau, cette identité de façade va couper le sujet de son moi authentique. Se cacher derrière des montagnes de positivité nous empêche d’adresser l’entièreté de nos sentiments sur le long terme. Nos émotions ne sont pas « bonnes » ou « mauvaises » « amies » ou « ennemies ». Elles sont toutes bonnes à vivre. Elles sont nos meilleures conseillères. Elles nous aident à comprendre les choses. Elles nous indiquent un besoin qui manque. Par exemple la peur n’est pas négative en soi. La peur est la réaction normale face à un danger. Ne pas l’écouter peut aller jusqu’à nous mettre en danger de mort.

Améliorer ses compétences émotionnelles

A partir de là, la psychologie cognitive fera du développement des compétences émotionnelles une étape nécessaire de la psychothérapie. Il s’agira d’enseigner au patient comment :

  1. Identifier ses émotions (et donc savoir les différencier)
  2. Comprendre ses émotions (les mécanismes derrières nos émotions et nos réactions)
  3. Réguler ses émotions (en fonction du contexte, de nos objectifs et de nos besoins)
  4. Exprimer ses émotions (pour soi-même et pour autrui)
  5. Utiliser ses émotions (prise de décisions, actions etc…)

Retenez bien : une émotion négative n’est pas « mauvaise ». Elle vous indique le chemin vers un besoin à satisfaire. Elle est donc à écouter, à accepter et non à nier. Avec de l’entraînement vous arrivez plus tôt à savoir la qualifier et donc vous pourrez faire en sorte d’agir plus rapidement dessus. Pas tellement sur le fait que l’émotion négative apparaisse ou non, mais sur le fait de ne pas venir l’alimenter pour qu’elle grossisse et vienne se lier avec d’autres émotions négatives par effet boule de neige. C’est ce que l’on appelle la résilience émotionnelle.

Comment garder les émotions négatives à leurs justes places ?

C’est un poncif de dire que « la vie est faite de hauts et de bas », que notre humeur oscille entre joie et tristesse. De ce constant, le bien-être psychique consiste à naviguer entre deux besoins primaires :

  1.  maximiser notre plaisir
  2.  et éviter la souffrance.

Après tout, nous sommes des mammifères avec les comportements associés à notre cerveau reptilien.

Je ne vous apprends rien si je vous dis que la vie est remplie de contrariétés. Et la loi de Murphy – autre nom de la « loi de l’emmerdement maximum » – nous apprend que la tartine du matin tombe toujours du côté beurré… Notre niveau d’optimisme, de patience, de résilience sont limités. Alors comment faire ?

Puisqu’elles ne manqueront pas d’apparaître, quelle place donner à nos émotions négatives ?

Prenons l’exemple d’un sentiment commun : la frustration. La frustration est le décalage crée entre ce que l’on voudrait (idéal) et ce que l’on constate (réalité). Ne pas être à l’écoute de notre frustration, c’est prendre le risque que la situation grossisse, empire jusqu’à ce que nous ne puissions plus agir dessus. Et quand la frustration se transforme en colère ou désespoir, il est bien plus difficile d’agir dessus.

Prenons un exemple en utilisant l’échelle de perturbation dans le corps (10 représente le plus haut niveau de perturbation, la terreur absolue et 0 aucune perturbation, le calme, la sérénité).

Imaginez qu’un livreur doive vous déposer un colis important. Il vous appelle pour vous dire qu’il n’a pas reçu votre colis et qu’il ne peut donc pas vous le livrer aujourd’hui. Vous cotez à 3 votre niveau de perturbation. Deux choix s’offrent à vous : nier cette émotion négative en étant positif coûte que coûte ou bien reconnaitre cette frustration et agir en conséquence.

Quand un évènement vous impacte à un niveau de 2 ou 3, c’est beaucoup plus efficace de le reconnaître et de chercher à se calmer par des exercices de respiration ou en allant faire un tour en forêt. Vous pourrez assez facilement retomber à 0. Cet exercice sera à réaliser plusieurs fois par jour car l’instant présent ne manquera pas de vous titiller…C’est même sa définition : Le passé est passé, le futur est plus ou moins anticipable, mais le présent, on le subit… Ou pour le dire de façon plus positive, le présent nous demande une capacité de résilience et d’adaptation constante.

A l’inverse, nier cette émotion négative provoquée par la non-venue du livreur, c’est prendre le risque de partir en vrille. En effet après le livreur, ça sera la maitresse des petits qui est malade et puis un voyant orange qui s’allumera sur le tableau de bord de votre voiture (Murphy quand tu nous tiens !).

En fin de journée, notre Baloo national sera à un niveau de 8/10 au niveau des perturbations. A ce stade, il est illusoire de penser que des exercices de respiration vont faire redescendre Baloo à 0. Pas possible, trop c’est trop ! Les pensées négatives vont s’amplifier et se généraliser. Commence alors le festival : « pourquoi ça n’arrive qu’à moi, je n’ai vraiment pas de chance, si je suis en retard au travail mon chef va le voir etc. » Et ces pensées vont avoir tendance à devenir des prophéties auto-réalisatrices : penser en négatif va orienter négativement le comportement de la personne.

De la positivité toxique à la positivité saine

En contre point de la positivité toxique existe ce que l’on appellera la positivité saine (ou fonctionnelle).

La positivité saine peut être décrite comme un état d’esprit optimiste que l’on entretient. Un état proactif où la personne va chercher les aspects positifs d’un évènement ou d’une expérience. C’est le fameux « voir le verre à moitié plein ». Dans la positivité saine, il n’y a pas le déni des affects dits « négatifs ». Il s’agit au contraire de s’autoriser à vivre toutes nos émotions, même les émotions négatives. Ne surtout pas chercher à les supprimer ou les nier mais chercher à les comprendre.

Par exemple, on va considérer qu’être triste après une rupture amoureuse est une réaction saine dans le sens où elle révèle l’attachement que l’on avait à cette personne.

Je me souviens d’un patient qui, à la première consultation, commença par dire : « ma femme est partie avec mon meilleure ami. Je n’ai rien vu venir. Cela fait deux semaines que c’est arrivé et je suis toujours aussi triste ». Je me rappelle avoir dit à ce patient que sa réaction me « rassurait » et que j’aurais été beaucoup plus préoccupé pour son devenir psychique s’il m’avait dit qu’au bout de deux semaines il était totalement passé à autre chose.

Puis le travail thérapeutique s’engagea : ce monsieur était perclus de cognitions négatives. Il tournait en boucle sur les pensées suivantes : « si je ne suis pas sans cesse positif, les autres ne voudront plus être à mes côtés. Qui voudrait être auprès de quelqu’un de pas fun, de déprimé ? C’est pour cela que ma femme est partie… »

Au fil des séances, j’étais interpellé par le fait qu’à aucun moment ce monsieur ne revenait sur le fait que sa femme était partie avec son meilleur ami. Le jour où il a pu exprimer sa colère et son sentiment d’injustice, c’est-à-dire adresser ses sentiments au bon endroit, il a pu se laisser un petit peu tranquille.

Une année après les faits, voici ce que ce monsieur a pu dire : « en fait j’avais trop mal. C’était plus logique pour moi de penser que c’était moi qui étais nul plutôt qu’eux deux. Au moins, je pouvais en vouloir à quelqu’un. Là, les deux étaient partis et il ne restait que moi… »

Empathie, validation des émotions et transmission de l’espoir

Suis-je trop à l’écoute de mes émotions ?  Quel est le bon niveau de résilience ou de gratitude ?

Entre positivité toxique et positivité saine, il est question de trouver le juste équilibre : savoir reconnaître ses émotions désagréables et chercher à agir dessus…tout en étant positif. Mais pas seulement. Il est surtout question d’attitude et d’ouverture à l’autre :

  1. Est-ce que je suis à l’écoute de l’autre ?
  2. Est-ce que celui que j’écoute se sent accueilli et reconnu dans ce qu’il exprime ?

Nous ouvrons ici la voie de l’empathie. Dans l’empathie, il ne s’agit pas de penser à la place de l’autre mais de communier à sa souffrance pour mieux le connaitre.

Prenons l’exemple d’une amie qui se confie à vous : elle a fait une fausse couche. Comparons les réponses avec une positivité toxique et une positivité saine :

  1. Positivité toxique : « Rien n’arrive sans raison, tu vas vite réessayer de tomber enceinte, sois positive ! »
  2. Positivité saine : « Je vois bien que c’est dur pour toi. Vas-y, je t’écoute. Pleure, crie, si tu en as besoin. Je suis là pour toi et j’ai confiance en toi »

Comment préfèreriez-vous être écouté.e ? La positivité saine est tournée vers l’autre. Il y a validation des émotions et transmission de l’espoir. Il y a soutien et étayage pour ne pas être englouti tout entier dans la peine.

Dans la positivité toxique, il y a une incapacité à être en présence de la douleur de l’autre. Or, dans la tristesse, on apprend beaucoup sur soi et sur les autres.

Soyons plus empathiques les uns envers les autres. Préconisons une positivité accueillante, bienveillante et, surtout, réaliste, plutôt qu’un déni qui fait rarement du bien.

Conclusion

Si on y regarde de plus près, Baloo et sa positivité débordante n’ont pas que des qualités. En effet, dans ce Walt Disney, Baloo fait preuve d’une certaine inconséquence quand, ne voyant pas le danger, Mowgli se fait enlever par le roi Louie, alors qu’il est sous sa protection. Bagheera, la « casseuse d’ambiance », n’avait-elle pas raison d’être inquiète ? C’est bien elle qui vient aider Baloo à sauver Mowgli. Et c’est encore elle qui fait comprendre à Baloo que la place du petit d’homme est avec les siens et non avec eux dans la jungle dangereuse…

Baloo a besoin de Bagheera et Bagheera a besoin de Baloo…Entre la positivité toxique et le pessimisme permanent il existe une voie : la positivité saine.

En conclusion, et à la lumière de ce que nous avons appris, je vous invite à modifier les paroles de la chanson. Cela pourrait donner quelque chose comme cela :

Quelques mots sur Etienne Duménil

Etienne Duménil est psychologue clinicien. Avant de se consacrer à la psychologie clinique, il a étudié la philosophie et la sociologie à la Sorbonne. Il est titulaire d’un Master 2 Professionnel en psychologie clinique (spécialité psychopathologie de l’adulte). Sa pratique en cabinet libéral s’enrichit et se déploie à travers diverses expériences institutionnelles. Ce travail d’équipe au long cours lui confère un vaste champ d’expertise. Grâce à ces multiples expériences de prises en charge multi-focales, il intervient aussi bien auprès des enfants que des adolescents et des adultes.

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